L'exil, avec ou sans tabac
Luiz Ruffato règle leur compte aux utopies matérielles de la société mondialisée
VÉRONIQUE MORTAIGNE
A la Foire du livre de Francfort, en 2013, Luiz Ruffato avait prononcé un discours abrasif sur son pays — du génocide indien à la violence contemporaine. A ceux qui l'accusaient de nourrir les clichés dont souffre le Brésil, on avait opposé la biographie de l'écrivain. Né en 1961 à Cataguases, dans le sud de l'Etat de Minas Gerais, Ruffato est le fils d'un vendeur de pipocas (pop-com) et d'une lavandière analphabètes. Ouvrier tourneur sauvé par la lecture, cet ancien journaliste était arrivé à Sao Paulo en 1990. Dès son premier roman, Tant et tant de chevaux (Métailié, 2005), il avait plongé dans les entrailles d'un Brésil « où le capitalisme sauvage n'est pas une métaphore ».
La mégalopole, terre d'immigration, italienne, allemande, japonaise, syro-libanaise, mais aussi intérieure, a incité l'écrivain à faire du déracinement et de l'exode rural le thème central de son oeuvre. La question que pose Ruffato dans son nouveau livre, A Lisbonne j'ai pensé à toi, c'est celle des racines disparues et des non-lieux dans lesquels évoluent les migrants. En 2007, Ruffato participe au projet « Amores Expressos » : dix-sept écrivains brésiliens sont invités à résider dans une ville étrangère pour y écrire un livre que publiera l'éditeur Companhia das Lettras. Ruffato choisit Lisbonne. Son héros, Serginho, vient de Cataguases. Depuis qu'il a arrêté de fumer, tout va de travers. Il épouse, parce qu'elle est enceinte, une femme maniaco-dépressive dont la famille accapare son fils. Il perd son emploi, et l'épicier portugais du quartier lui suggère d'aller faire fortune au Portugal.
Serginho est curieux, il apprend, il n'est pas défaitiste. Mais la société mondialisée ne lui laisse aucune chance. Serveur, il est licencié au profit d'un travailleur ukrainien, un blond aux yeux bleus, il pense sans cesse à Cataguases, et le temps s'effiloche.

Détails et saynètes

Ecrit à la première personne dans un flot continu, allègre, en une seule phrase, sans point, A Lisbonne j'ai pensé à toi se lit d'une traite, en deux chapitres — Comment j'ai arrêté de fumer, Comment j'ai recommencé à fumer. C'est un livre de critique, celle d'une société dominée par les familles de riches et de notables, et d'un Portugal toujours miné par l'idée coloniale. A force de détails, de saynètes et de personnages très précisément décrits — le combattant angolais unijambiste, le commerçant portugais arnaqué par un compatriote, le poète fou et aristocrate qui vend des livres anciens en imitant les signatures d'auteurs célèbres —, Ruffato règle leur compte aux utopies matérielles et aux couches profondes du préjugé. Sa Lisbonne, ville des bords du Tage, le fleuve roi aussi extraordinaire que le pain de sucre carioca, est intensément métissée, africaine. Ruffato s'amuse du portugais quelque peu passéiste parlé par les Lisboètes, des tics des retornados (les Portugais revenus des colonies après les indépendances), mais aussi des proverbes africains comme celui-ci : « La diarrhée n'atteint pas celui qui a de grosses fesses ». De quoi surmonter les épreuves, quitte à renouer avec le péché du tabac blond.
 

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